UN MATERIAU NATUREL
Naïs Calmettes, Rémi Dupeyrat

Avec la participation d’Irwin Barbé et de VLF (Thomas Christiani & Antoine Roux)

Exposition du 14 avril au 2 juin 2013

Naïs Calmettes et Rémi Dupeyrat aiment à consi­dé­rer les espa­ces d’expo­si­tion comme ate­lier, c’est ainsi qu’ils intro­dui­sent leur manière de tra­vailler, et c’est en ce sens qu’ils inter­vien­nent à Embrun, dans cette ancienne cha­pelle réha­bi­li­tée en centre d’art, qui, pour la petite his­toire, avait accueilli, au milieu des années 90, les ser­vi­ces tech­ni­ques de la ville. Cette fois, Les Capucins sont inves­tis d’un fonds de maté­riaux, bruts ou manu­fac­tu­rés, trou­vés et récu­pé­rés dans la région, ou bien tout sim­ple­ment ache­tés dans des maga­sins de bri­co­lage. C’est ainsi, par la cons­ti­tu­tion de ce "stock", que com­men­cent les pro­jets de ces plas­ti­ciens. Les formes des objets sont déter­mi­nées plus tard, en fonc­tion des qua­li­tés pro­pres des matiè­res sélec­tion­nées et de leurs pos­si­bles inte­rac­tions.

Le temps du mon­tage se sub­sti­tue ainsi à celui de l’ate­lier, le temps de l’expé­rience et de l’impro­vi­sa­tion. Cette liberté, qu’auto­rise nor­ma­le­ment l’inti­mité du lieu de pro­duc­tion, se tra­duit par une manière de tra­vailler très empi­ri­que. Les artis­tes "des­si­nent" pro­gres­si­ve­ment l’expo­si­tion, à mesure des expé­rien­ces pure­ment for­mel­les qu’ils mènent. Totalement indif­fé­rents à un quel­conque récit qui pour­rait émerger de ce pay­sage com­po­site, ils s’auto­ri­sent le mélange des genres, sans aucun souci de hié­rar­chi­sa­tion.

L’ambi­va­lence est au cœur de la démar­che de ce duo, qui mul­ti­plie aussi les pro­jets en tant que cura­teurs et gale­ris­tes1. Il leur arrive par­fois de confon­dre les rôles. Pour cette expo­si­tion Un maté­riau natu­rel, ils ont invité le vidéaste, Irwin Barbé, et les gra­phis­tes VLF, avec qui ils ont l’habi­tude de col­la­bo­rer, à pro­duire chacun une pièce spé­ci­fi­que. Je suis par ailleurs moi-même sol­li­ci­tée pour réa­li­ser une pein­ture murale au char­bon. Cependant, il n’y a pas d’ambi­guïté sur les auteurs des pièces pré­sen­tées, mais juste éventuellement sur leur statut. Quand Naïs Calmettes et Rémi Dupeyrat convient Irwin Barbé à les suivre sur le mon­tage de l’expo­si­tion, ce n’est pas tant pour docu­men­ter leurs actions ou res­ti­tuer un tra­vail, que pour pro­po­ser un nou­veau regard sur les formes et les matiè­res qu’ils ont eux-mêmes obser­vées.

Superposition des regards, le film qui résulte de cette expé­rience est un objet double : il res­ti­tue le hors champ de l’expo­si­tion, tout en pro­po­sant une vision sub­jec­tive et contem­pla­tive. De même, l’édition de VLF, pré­sen­tée dans l’expo­si­tion, en pro­pose aussi une nou­velle exten­sion, et ce, à double titre : elle fait le lien entre les sup­ports de com­mu­ni­ca­tion dont ils ont conçu le visuel et le contenu de l’expo­si­tion elle-même ; et est une réponse exté­rieure aux échos reçus au moment de la concep­tion du projet.

La ligne de démar­ca­tion entre l’ici et le dehors est assez ténue chez eux. L’ate­lier est l’espace d’expo­si­tion, l’exté­rieur et l’inté­rieur se confon­dent. De même, leurs objets, mis en scène, cons­ti­tuent davan­tage un fonds de maté­riaux (conser­vant leurs qua­li­tés pre­miè­res), que des objets réel­le­ment sculp­tu­raux. Rien de vir­tuose ou de spec­ta­cu­laire chez ces deux artis­tes, plutôt un atta­che­ment à conqué­rir l’immense pres­que-rien, pour repren­dre une for­mule de Vladimir Jankélévitch2, qui laisse entre­voir une infi­nité de pos­si­bles.

Ainsi, les œuvres qui com­po­sent l’expo­si­tion sont tout juste assem­blées. L’inter­ven­tion est rela­ti­ve­ment mini­male : les pein­tu­res se limi­tent le plus sou­vent à des tracés, des formes élémentaires (en l’occur­rence des mar­ques gra­phi­ques réa­li­sées au char­bon appo­sées sur les cimai­ses du centre d’art) ; les des­sins sur des vieux papiers récu­pé­rés, à des motifs pri­mai­res ; les volu­mes, eux, à des assem­bla­ges pré­cai­res de maté­riaux uti­li­sés tels quels. L’ins­tal­la­tion prin­ci­pale - une struc­ture com­po­sée de pla­ques de cuivre, ins­pi­rée des fours à char­bon fabri­qués en terre ou en métal - s’étend sur pres­que toute la lon­gueur de l’espace d’expo­si­tion. De part et d’autre, des cons­truc­tions légè­res cons­ti­tuées de tas­seaux en bois. Un cadre notam­ment est main­tenu en équilibre grâce au poids de quel­ques pier­res (résul­tat d’une expé­rience réa­li­sée en amont, en plein air), en face une table d’ins­pi­ra­tion mini­ma­liste en bois, plâtre et cuivre brûlé, sou­tient une cons­truc­tion géo­mé­tri­que en tas­seaux. Rien n’est fait pour durer. Indissociables du lieu de leur expo­si­tion, les œuvres contri­buent à la créa­tion d’un envi­ron­ne­ment global qui annule les fron­tiè­res entre espace de repré­sen­ta­tion et espace de pro­duc­tion.

Solenn Morel

1. Ils diri­gent depuis 2011, la gale­rie Artisan Social Designer, à Paris.
www.arti­san­so­cial­de­si­gner.fr

2. Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien ; 1, La manière et l’occa­sion, Paris, Editions du Seuil, 1980.